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Mariage des Corps, mariage des Esprits (Lyon, septembre 2009)

Actes de la journée d’étude organisée par Laetitia DION et Cyril CHERVET
GRAC, Université Lumière Lyon 2, UMR 5037
Samedi 26 septembre 2009

Mariage des Corps, Mariage des Esprits
dans la Littérature Française de la Renaissance à l’Âge classique

Giglan

PROGRAMME

- Tatiana CLAVIER, « Corps masculin, corps féminin et injonctions de genre dans quelques pièces de la polémique autour du mariage imprimées au début du XVIe siècle »
- Claire CARLIN, « François de Sales et le discours sur le mariage des corps au XVIIe siècle »
- Pascale MOUNIER, « Les clichés du discours anti-matrimonial vers 1540. Reprise et détournement de syntagmes figés »
- Laetitia DION, « La mise en récit de la sexualité conjugale et ses enjeux dans le genre narratif bref entre 1535 et 1559 »
- Goulven OIRY, « Les jeux de l’amour dans la comédie humaniste »
- Laurent THIROUIN, « Cocus et philosophes (aux Écoles de Molière) »
- Cyril CHERVET, « Cette union des cœurs où les corps n’entrent pas : le mariage philosophique dans Les Femmes savantes »

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PROGRAMME

PRÉSENTATION

Les articles réunis ici sont issus d’une journée d’étude organisée à l’Université Lumière Lyon 2 le 26 septembre 2009. L’objectif de cette manifestation était d’explorer une question qui, pour avoir été souvent traitée par les historiens, n’en demeurait pas moins vierge dans les études littéraires : celle de la place du corps dans le cadre conjugal aux XVIème et XVIIème siècles. Il nous a donc semblé utile d’explorer les rapports entre corps et mariage dans trois genres littéraires majeurs de l’époque — didactique, narratif et dramatique —, en s’interrogeant sur la manière dont ils sont pensés et représentés, mais aussi sur les formes d’écriture dans lesquelles cette question est mise en scène ou discutée.

Le parcours qui en résulte s’inscrit dans un contexte culturel et doctrinal complexe qu’il convient de rappeler brièvement ici car la place réservée au corps dans le mariage n’y est pas dépourvue d’ambivalence. En effet, dans la conception sacramentelle qui s’élabore à la fin du XIIème siècle à partir des écrits de saint Paul et qui continue de prévaloir à la Renaissance et à l’Âge classique au sein de l’Église romaine, le mariage se définit à la fois comme un lien spirituel – l’accord des volontés est l’image de l’union de l’âme à Dieu à travers la charité – et un lien charnel – l’union de l’homme et de la femme en une seule chair symbolise l’union de l’Église avec le Christ, « Époux » divin selon saint Paul. Le mariage représente de ce fait le cadre légitime où les corps peuvent s’unir en vue d’assurer la perpétuation de l’espèce, conformément à l’ordre de se multiplier donné par Dieu dans la Genèse. Pourtant, le corps et ses désirs demeurent, dans la pensée chrétienne, un objet de méfiance à l’intérieur même du mariage. L’idéal de chasteté qui prévaut au Moyen Âge est réaffirmé par le Concile de Trente (1545-1563) et, dans la lignée de saint Paul, le mariage reste conçu comme un remède au péché de concupiscence, un moindre mal pour ceux qui ne peuvent rester chastes, tandis que la sexualité conjugale ne trouve de légitimité qu’à travers la procréation et demeure étroitement encadrée. Du côté de l’élite et des lettrés laïcs, se développe une suspicion particulière à l’encontre de l’amour-passion et des désirs qu’il peut faire naître. Elle se comprend dans une réflexion nouvelle, d’ordre social et politique, sur le mariage comme « sage marché » (Montaigne) et « contrat civil » (Furetière). De ce point de vue, la fonction première de cette « institution » reste de servir l’intérêt des familles et d’assurer la stabilité et la pérennité du corps social par la continuité des lignages et la transmission des patrimoines. Mais une certaine revalorisation des rapports charnels et du plaisir à l’intérieur du mariage se fait jour cependant, notamment après le Concile de Trente. C’est ce qu’on découvre en effet sous la plume de saint François de Sales — pour qui les rapports conjugaux, en dehors de leur visée procréatrice, permettent d’entretenir l’affection et la bonne entente du couple — et, bien sûr, dans le théâtre de Molière — qui donne à voir, contre la « raison pure » de ceux qui se prétendent « sages stoïciens » ou « philosophes », l’entraînante raison « physique » (naturelle et corporelle) du désir amoureux.

En étudiant un corpus de textes polémiques du XVIème siècle jusque là méconnus (Tatiana Clavier), en dévoilant des traditions négligées du discours religieux et leurs proximités avec les vues mondaines du Grand Siècle (Claire Carlin), en révélant les syntagmes figés qui parcourent certains récits de la Renaissance et leurs enjeux de sens (Pascale Mounier), en soulignant l’originalité des représentations érotiques qui dynamisent les intrigues matrimoniales dans les nouvelles du XVIème siècle (Laetitia Dion), en marquant les antagonismes et les conflits que dissimulent les alliances dans la comédie humaniste (Goulven Oiry), en démontant la posture stoïcienne des prétendus « philosophes » moliéresques du cocuage (Laurent Thirouin), en explorant enfin la singularité intellectuelle de l’idée, formulée dans Les Femmes savantes, d’un « mariage philosophique » (Cyril Chervet), les travaux réunis ici contribuent autant à affiner notre connaissance des codes génériques et des traditions littéraires du XVIème et du XVIIème siècles qu’à enrichir, par leur optique littéraire, l’histoire des conceptions et des représentations du mariage dans sa double dimension, charnelle et spirituelle.

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Nous tenons à exprimer ici toute notre gratitude envers nos directeurs de recherche, Mme Michèle Clément et M. Laurent Thirouin : sans leur aide précieuse et généreuse, cette Journée n’aurait pu voir le jour. Nous sommes également très reconnaissants à Mme Edwige Keller-Rahbé, qui a permis la mise en ligne des contributions, et à Mme Nathalie Fournier, de l’honneur qu’elle nous a fait en acceptant d’ouvrir cette manifestation. Nous devons enfin au laboratoire du GRAC, au service de la recherche de l’Université de Lyon, à la faculté LESLA et au département des Lettres de Lyon 2 d’en avoir financé la réalisation ; qu’ils en soient remerciés.

Laetitia DION et Cyril CHERVET

T. CLAVIER

Corps masculin, corps féminin et injonctions de genre dans quelques pièces de la polémique autour du mariage imprimées au début du XVIe siècle

Tatiana CLAVIER
Université de Saint-Étienne, Institut Longeon, UMR 5037

Les débuts de l’imprimerie révèlent une permanence et un renouveau de la querelle des femmes dans la mesure où certains textes rédigés pendant les derniers siècles du Moyen Âge sont réédités et entraînent la parution d’œuvres nouvelles traitant de la différence des sexes et du mariage. Ces diverses éditions mettent au jour de véritables réseaux d’intertextualités et de dialogues, faisant émerger de nouvelles formes textuelles et, en hors-texte, des figures d’autorité. C’est ce que permet d’observer l’étude d’un corpus de textes polémiques autour du mariage diffusés au XVIe siècle. Au-delà du dilemme de Panurge – à savoir la question de savoir s’il faut ou non se marier, et à quel moment –, c’est la redéfinition des rôles et fonctions de chacun des sexes à l’intérieur du cadre matrimonial que ces textes discutent entre eux, articulant donc la question des rapports entre les corps sexués à celle des hiérarchies de genre.

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T. CLAVIER

C. CARLIN

François de Sales et le discours sur le mariage des corps au XVIIe siècle

Claire CARLIN
University of Victoria, Colombie Britannique, Canada

Les deux chapitres de L’Introduction à la vie dévote (1608) consacrés au mariage ont laissé des traces profondes sur le discours religieux et sur le discours mondain au sujet de l’union conjugale. En particulier, les remarques de François de Sales sur l’affection physique entre époux représentaient une nouveauté pour le discours catholique. Le retentissement de ces propos chez les ecclésiastiques est particulièrement marqué dans le traité du capucin Charles d’Abbeville, Le Saint Mariage, publié pour la première fois en 1658. Ce traité rend opératoire les quelques lignes de François de Sales au sujet des « caresses amoureuses mais chastes », les traduisant dans un langage que les mondains du milieu du siècle auraient reconnu : la douceur et l’amitié tendre prônées comme un idéal dans des traités mondains et dans certains romans trouvent leur place dans le discours religieux que Charles d’Abbeville hérita de son illustre prédécesseur. Cette convergence des discours positifs sur le mariage sert de contrepoids aux nombreuses critiques de l’institution tout au long du XVIIe siècle.

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C. CARLIN

P. MOUNIER

Les clichés du discours anti-matrimonial vers 1540. Reprise et détournement de syntagmes figés

Pascale MOUNIER
Université Lyon 2, G.R.A.C., UMR 5037

La question de la place accordée au corps dans le mariage se pose de façon singulière dans la fiction narrative. Cinq récits de la Renaissance font en particulier écho aux débats de casuistique matrimoniale qui agitent la Renaissance et offrent un contrepoint à la volonté ecclésiale et politique de revaloriser le lien conjugal : Les Angoysses douloureuses qui procedent d’amours, les Epistres familieres et invectives et Le Songe d’Hélisenne de Crenne, publiés respectivement en 1538, 1539 et 1540, Les Comptes amoureux de Jeanne Flore, parus vers 1542 et certainement composés par un atelier d’écriture, et Philandre de Jean des Gouttes, publié en 1544. On se propose de voir en quoi des expressions figées qu’ils réutilisent constituent un mode d’affleurement de leur contestation du mariage. On considérera comme telles des unités composées d’au moins deux mots fonctionnant de manière non libre, plus étroitement liés que les collocations. Les œuvres reprennent en effet des clichés de langue propres au sociolecte du temps en les transposant éventuellement par le biais de la recatégorisation, de la substitution synonymique ou de la disjonction par l’ajout de termes intercalaires. La proximité de ces expressions permet de faire l’hypothèse que les fictions se font directement écho dans leur manière de convoquer et de détourner le discours social ou littéraire.

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P. MOUNIER

L. DION

La mise en récit de la sexualité conjugale et ses enjeux dans le genre narratif bref entre 1535 et 1559

Laetitia DION
Université Lyon 2, G.R.A.C., UMR 5037

À partir du constat de la rareté des intrigues construites autour de la sexualité conjugale dans cinq recueils de nouvelles français composés entre 1535 et 1559, on se propose d’examiner les raisons pour lesquelles les relations sexuelles d’un couple marié se prêtent si peu à la construction d’un récit. A priori marquée par la répétition, la prévisibilité et l’absence de fin, la vie érotique matrimoniale peut apparaître comme une situation porteuse d’un faible intérêt narratif. Pourtant, au sein des cinq recueils examinés, quatre textes, de Nicolas de Troyes, Bonaventure Des Périers et Marguerite de Navarre, parviennent à lui donner un pouvoir intrigant susceptible d’intéresser le lecteur. Cette étude cherche à analyser la poétique de l’intrigue mise en œuvre par trois de ces textes pour montrer comment le cadre légitime de la conjugalité est investi comme un espace où il est possible de s’interroger sur le plaisir charnel, et plus particulièrement le plaisir féminin, et d’en infléchir les représentations traditionnelles.

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L. DION

G. OIRY

Les jeux de l’amour dans la comédie humaniste

Goulven OIRY
Université Paris 7 / Institut d’Urbanisme de Lyon

Le théâtre comique français de la fin de la Renaissance et du début de l’âge baroque reflète la réalité matrimoniale dans la diversité de ses facettes. Le mariage sert de marqueur générique à la comédie et à la farce : les pièces se concluent presque immanquablement par des épousailles. Mais cette résolution heureuse s’opère au prix d’un complet renversement. La perspective du mariage reste très longtemps un champ de bataille qui révèle, catalyse ou génère une série d’antagonismes. Il s’agira de comprendre pourquoi la préoccupation matrimoniale, en régime comique, s’avère être le point de cristallisation des conflits.

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G. OIRY

L. THIROUIN

Cocus et philosophes (aux Écoles de Molière)

Laurent THIROUIN
Université Lyon 2, G.R.A.C., UMR 5037

Le « raisonneur » de L’École des Femmes, Chrysalde, tient sur l’infidélité conjugale des propos troublants. Pour répondre à l’obsession d’Arnolphe, il expose les avantages du cocuage et engage à accueillir celui-ci avec patience, et même plaisir. La critique s’est montrée désemparée devant une telle démonstration. Certains s’en sont indignés, d’autres n’y ont vu que matière à plaisanterie, d’autres enfin décèlent dans ces propos une philosophie de la sociabilité, essentielle à Molière. Cette étude met l’accent sur les éléments stoïciens des thèses de Chrysalde et tente, à cette lumière, d’apprécier leur statut philosophique. Plutôt qu’un tenant du juste milieu, le « raisonneur » apparaît alors comme le représentant d’une prétendue sagesse, excessive à sa manière, et ridiculisée par la pièce au nom de valeurs qui échappent à la philosophie.

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L. THIROUIN

C. CHERVET

« Cette union des cœurs où les corps n’entrent pas » : le mariage philosophique dans Les Femmes savantes

Cyril CHERVET
Université Lyon 2, G.R.A.C., UMR 5037

Au travers de l’argumentaire d’Armande, idéologue anti-mariage, des chimères de Bélise, visionnaire érotomane, et des postures équivoques de Philaminte, tyrannique épouse languissante auprès de « son » galant Trissotin, transparaît une idée neuve dans le théâtre de Molière, celle d’un mariage « à la philosophie » (v. 44). Représentation aussi inédite que paradoxale, elle s’élabore notamment par deux démarquages parodiques et burlesques : d’une part, celui des composantes les plus charnelles du mariage traditionnel (le sentiment amoureux, le plaisir des sens, la maternité, et jusqu’à la figure du couple parental) ; d’autre part, celui de l’extase mystique nommée « mariage spirituel ». Ainsi l’idée se charge-t-elle, a contrario, d’une sagesse libertine inspirée de Montaigne, profondément moniste et critique envers les impostures philosophiques et le culte de la raison. Mais elle ne se détache pas, pour autant, d’une composante galante qui reste centrale pour la configuration de l’intrigue. C’est donc autour de cet anti-modèle à tous points de vue (poétique, esthétique, éthique et philosophique) que la pièce peut proposer une redéfinition positive de son idéal marital, empreint d’un libertinage et d’une galanterie justifiés par la nature.

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C. CHERVET
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