Présentation

Séminaire transversal du laboratoire Éducation, Cultures, Politiques (ECP)

Conflits de normes dans l’éducation

Présentation 

Responsable : Stanislas Morel (stanislas.morel@univ-st-etienne.fr)

 

Le constat de l’existence de multiples normes éducatives relève aujourd’hui de l’évidence. Si la pluralité des normes est acquise, elle n’en empêche pas moins l’existence de « conflits de normes ». C’est à l’analyse de ces conflits que sera consacré le séminaire « Normes et normativité » de l’année 2016/2017.

Pluralité et conflictualité des normes : l’épreuve

Certaines recherches prennent pour point de départ le caractère peu stabilisé et changeant du monde social. Dans cette perspective, les acteurs sociaux sont régulièrement confrontés dans et hors de leur activité professionnelle à des épreuves, au sens d’une confrontation à un monde social ou à des pratiques professionnelles qui ne font pas d’emblée sens et dont la cohérence est donc à construire. La confrontation à des normes potentiellement conflictuelles fait partie de l’expérience commune de la très grande majorité des acteurs sociaux, professionnels ou profanes. Ce conflit peut rester silencieux, mais il n’en est pas moins constitutif de l’expérience individuelle. La question est alors de savoir comment les acteurs parviennent à donner du sens à leurs pratiques en construisant des systèmes normatifs qu’ils perçoivent comme dotés d’une forme de cohérence (de « sens »), fût-elle imparfaite. Comment les acteurs, en situation d’épreuve, réinterprètent-ils ces systèmes normatifs, les aménagent-ils (est-ce d’ailleurs toujours en leur pouvoir, ou à quelle condition ?), etc. Face à une pluralité de normes non congruentes, par quoi leur action est-elle orientée ? L’enjeu, pour les recherches, est notamment de faire apparaître la manière dont les acteurs, professionnels ou non, parviennent (ou non) à résoudre cette pluralité potentiellement conflictuelle entre systèmes normatifs. S’agit-il de privilégier un registre normatif sur un autre ? De procéder à des bricolages en recourant à plusieurs systèmes normatifs ? La pluralité des registres normatifs est-elle soumise à un impératif de cohérence ou, à l’inverse, les acteurs s’accommodent-ils d’un ensemble de normes a priori perçues comme opposées ? Dans quelle mesure le recours à certaines normes est-il fixé par les propriétés de l’acteur (son origine sociale, sa profession, son sexe, etc.), par le cadre interactionnel dans lequel il se situe à un instant t, par les caractéristiques de son travail, ou par d’autres éléments ?

Normes et concurrences professionnelles

La pluralisation des normes est aujourd’hui accentuée par la multiplication des groupes professionnels concernés par les tâches éducatives et, par la même occasion, par la multiplication des normes professionnelles susceptibles d’entrer en conflit. Plus que jamais, l’éducation est l’affaire des parents, des enseignants, mais aussi des spécialistes du soin, des travailleurs sociaux, des professions juridiques, des artistes, etc. Chaque profession est-elle à l’origine de normes éducatives particulières susceptibles d’entrer en conflit avec celles des autres professions ? Dans quelle mesure assiste-t-on à des tensions entre normes éducatives consécutives à la multiplication des professionnels de l’enfance ?

Ces concurrences professionnelles et les conflits de normes qui en résultent gagnent à être mis en relation avec les dispositifs, historiquement situés, qui encadrent ces concurrences. Le risque de balkanisation des normes professionnelles ou, à l’inverse, de brouillage (par superposition) de certaines identités professionnelles ou institutionnelles dans le domaine éducatif a conduit à une « mise en cohérence » - par exemple via les référentiels de compétence ou divers types de « dispositifs » - impulsé par les pouvoirs publics (État, collectivités territoriales) et par certains acteurs du monde éducatif (comme les représentants des mouvements d’éducation populaire). Ces incitations multiples à la « transversalité », au « décloisonnement » et au « travail en équipe » ont-ils engendré des conflits de normes induits par la confrontation de normes professionnelles auparavant peu en contact (cf. la réforme des rythmes scolaires et le conflit consécutif entre enseignants et animateurs) ? Assiste-t-on à l’émergence de nouveaux espaces de résolution de ces conflits (par exemple via multiplication des dispositifs d’action publique axés sur le « partenariat ») ? Quels sont leurs fonctionnements ? Les travaux prenant pour objet d’enquête ces formes contemporaines des conflits de normes en éducation et les dispositifs de l’action publique visant à y répondre seront particulièrement appréciés.

Conflit de normes et conflictualité sociale

À l’opposé des travaux mettant l’accent sur l’incertitude comme rapport fondamental au monde, d’autres recherches insistent davantage sur le caractère relativement ordonné du monde social. Les acteurs sociaux ne seraient dès lors pas tant confrontés à un monde social marqué par l’incertitude auquel il faudrait donner du sens, qu’à un monde social structuré, voire hiérarchisé, bien que cette structuration ne soit que très rarement pleinement explicitée et en partie au moins arbitraire. Dans cette perspective, les conflits de normes sont avant tout l’expression d’une conflictualité sociale inhérente au monde social en tant qu’espace qui réunit des groupes en concurrence les uns avec les autres pour l’appropriation de ressources (de capitaux). C’est ainsi que l’on peut, par exemple, analyser les rapports entre les familles (ou les élèves) des classes populaires et l’institution scolaire ou les relations entre des professions comme les enseignants et les animateurs. Ce type de perspective invite également à questionner aussi bien les ressources inégalement distribuées permettant aux groupes sociaux (groupes professionnels ou autres) de produire, de légitimer et d’imposer aux autres « leurs » systèmes normatifs que les modalités variées de la réception des normes dominantes par les groupes dominés (et vice-versa). En somme, il s’agit d’interroger les conflits de normes comme l’actualisation ciblée dans un domaine (comme l’éducation) d’une conflictualité sociale continuellement à l’œuvre entre les groupes sociaux.

Pouvant se manifester par de la conflictualité sociale, les confits de normes, au moins dans cette acception, peuvent aussi se faire silencieux quand les normes dominantes parviennent à se poser comme universelles. L’enjeu des recherches est alors d’interroger les manières dont certaines normes dominantes parviennent, en dissimulant leur arbitraire, à désactiver les conflits de normes engendrés par la conflictualité sociale. La disparition de la conflictualité normative n’est-elle pas alors l’indice de la force de l’idéologie dominante et de l’imposition d’une norme « universelle » celui d’une dissimulation de l’arbitraire qui la sous-tend ?

Le travail : normes explicites et normes implicites

Les disciplines qui ont pris pour objet le travail (sociologie, psychologie, ergonomie) ont très souvent mis l’accent sur l’existence de normes explicites et implicites. L’opposition entre ces deux types de normes semble inhérente au fonctionnement des organisations. À titre d’exemple, il est possible d’étudier l’activité professionnelle des enseignants à partir des normes explicites produites par l’institution scolaire (textes officiels, règlements), mais aussi de l’appropriation de ces normes officielles, ou de leur interprétation, par les professeurs, voire de la construction de normes implicites spécifiques dans le cadre de la pratique. Il serait notamment intéressant de mieux comprendre les propriétés respectives des normes explicites et des normes implicites et notamment d’interroger la « nécessité » de leur rapport conflictuel. Par ailleurs, l’opposition en recouvre sans doute d’autres. Ainsi, il est fréquent, dans le domaine de formation, que les normes explicites soient celles qui ont fait l’objet d’une formalisation pour être enseignées (normes issues du savoir), par opposition à des normes relatives à l’activité professionnelle telle qu’elle est vécue quotidiennement par les différents acteurs (normes issues de l’expérience).

Historicité des conflits de normes

Toutes les questions posées dans les lignes qui précèdent gagnent à être historicisées. Les conflits de normes sont des objets historiquement situés. Ils se transforment par conséquent d’une période à l’autre. Ainsi, les controverses sur la manière d’éduquer un enfant, sur ce qu’il doit apprendre à l’école, sur le métier d’enseignant ou sur l’implication des parents dans la scolarité de leur progéniture, se sont ainsi bien évidemment renouvelées.

L’approche historique peut interroger la transformation de la conflictualité normative dans le domaine éducatif. D’abord en identifiant son contenu et ses caractéristiques en fonction des périodes. Ensuite, en montrant comment les manières d’exposer (de publiciser) les conflits de normes ou de les résoudre ont évolué dans le temps. Enfin, la construction même du savoir historique sur la conflictualité normative n’a-t-elle pas à voir aussi avec les normes professionnelles des historiens de l’éducation, qui ont, elles aussi, évolué dans le temps ?

 

Contact : stanislas.morel@univ-st-etienne.fr

Calendrier des manifestations 2016 - 2017

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