Vous êtes ici : Accueil Recherche >> Axe 1 : Professionnalités, activité, trajectoires Axe 1 (2010-2015)

Activités, professionnalités, compétences critiques et identités

Responsable : Françoise Lantheaume (2012) puis Françoise Carraud

 

 

La question de la professionnalité et de la professionnalisation est au cœur de ces recherches ; celle des enseignants (des premier et second degrés), celle des magistrats. La polysémie de la notion de professionnalisation (d’abord considérée comme la dynamique des professions ou des groupes professionnels, mais aussi comme acquisition de compétences spécifiques, ou encore comme reconnaissance de professionnalité ou injonction au professionnalisme) est travaillée dans ces recherches qui ont adopté une approche située pour mettre ces notions à l’épreuve de l’empirie. Les enquêtes ont montré des dynamiques et des processus évolutifs, instables et ouverts, en tension entre prescrit et réel, inscrits dans des contextes sociohistoriques et matériels. Le travail apparaît comme une activité instituée et instituante dans laquelle professionnalité et professionnalisation ont été étudiées à différents moments des carrières (en formation, en stage, lors des débuts dans le métier, en fin de carrière), dans une perspective diachronique (sur deux, trois années ou plus) afin de prendre en compte la temporalité.

Ces recherches ont mobilisé différents cadres théoriques : sociologie du travail et des professions, sciences du travail, histoire des institutions et des groupes professionnels, didactique, ergonomie. Elles ont, pour la plupart, été réalisées par des collectifs qui ont régulièrement échangés à propos de leurs méthodologies et de leurs cadres théoriques (séminaires de recherche). Quatre enseignants associés à l’Ifé-ENS ont participé aux recherches.

Les méthodes de recueil de données utilisées allient méthodes quantitatives (questionnaires) et méthodes qualitatives (observations ethnographiques, enregistrements audio et vidéo, entretiens compréhensifs, formels et informels, analyse de contenu de maquettes de formation, analyse de discours).

Les recherches 1 et 2 ont donné lieu à un séminaire de recherche (3 séances par an) avec parfois un intervenant extérieur et son ouverture à tous publics. L’UJM a organisé une journée d’étude ouverte aux professionnels sur Les formes contemporaines de médicalisation et de psychologisation de l’échec scolaire. Deux journées d’étude sur la question de Durer dans le métier d’enseignant dans le cadre de la préparation du projet ANR (2012) et co-organisation de la conférence de la Chaire UNESCO Ifé-ENS (25 mars 2014). Plusieurs communications et publications présentant des résultats de ces recherches.

Cinq programmes de recherche ont été conduits durant le présent contrat :

1. Vers une pragmatique de l’activité enseignante (responsable : Françoise Lantheaume)

  1.a La construction de la professionnalité des néo-enseignants (professeurs d’école) dans le cadre de la mastérisation de la  formation (responsable : Françoise Carraud) ; avec cinq sous-thèmes : l’ordre scolaire ; les parcours atypiques ; les liens avec les environnements de travail ; les questions didactiques ; les manières de gérer l’ordre scolaire.

   1.b NéoPass@ction (responsable : Luc Ria - ACTé, chercheur associé à ECP)

   1.c Durer et maintenir son engagement dans le travail enseignant (responsable : Françoise Lantheaume)

2. L’incidence des TICE sur les professionnalités enseignantes (responsable : Stéphane Simonian)

3. Enseignants et pensée critique (responsable : André Robert)

    3a. Pensée critique des enseignants, Teachers critical thinking (responsable : André Robert)

    3b. La "critique artiste"' dans l'école (responsable : Alain Kerlan)

4. Devenir Magistrat (responsable : Philippe Astier)

5. Comparaison de dispositifs de formation de type mastérisation (responsable : François Baluteau)

 

Principaux résultats

La professionnalité des enseignants débutants en primaire se construit dans des réseaux et le parcours professionnel antérieur joue un rôle manifeste d’autant plus que de nombreux étudiants sont ou ont été salariés. Elle est soumise à des épreuves portant sur toutes les dimensions de l’activité qui sont intriquées. Les débutants construisent leur professionnalité dans des réseaux diversifiés, de longueurs différentes, ce qui questionne les notions d’environnement, milieu ou contexte de travail, et engage à travailler sur celle de plasticité. Des capacités d’ajustement et un niveau élevé de réflexivité ont été mis au jour en lien avec l’élévation du niveau de formation. Les épreuves didactiques sont liées aux autres dimensions de l’activité, ce qui incite à travailler dans la perspective d’une sociodidactique. Les débutants en situation de reconversion professionnelle mobilisent des ressources développées antérieurement, notamment pour l’organisation et la planification du travail. Ils développent également un rapport plus critique à la hiérarchie.

L’enquête sur la manière de durer dans le métier d’enseignant a fait l’objet d’une étude exploratoire dans la perspective d’une enquête comparative France-Allemagne-Québec. Un projet ANR FRAL soumis en 2013 a été évalué positivement du côté français, critiqué du côté allemand, il n’a pas été retenu mais un projet d’ouvrage en est issu. L’étude s’est poursuivie en France, soutenue par trois contrats de collaboration avec des syndicats enseignants (SNUipp, SNES, SNETAP) et avec deux thèses en cours (Bouchetal, Zambon). Un groupe de suivi a été constitué de professionnels (inspecteurs, formateurs, élu) et de représentants des syndicats.

L’enquête exploratoire dans les premier et second degrés permet quelques constats : la porosité vie professionnelle - vie personnelle est une épreuve centrale en fin de carrière mais il existe une forte hétérogénéité de la façon de durer dans le métier (de grands et petits changements ont lieux à différents moments de la carrière) ; les stratégies d’endurance et de préservation sont inscrites dans la durée (bien en amont donc des fins de carrières) et dans un environnement large (réseaux multiples) ; la congruence entre la conception personnelle du métier, les injonctions institutionnelles et le contexte du travail est essentielle pour pouvoir durer dans le métier ; la qualité des relations personnelles au travail joue un rôle de soutien social important (entre collègues et avec la hiérarchie) tout comme le soutien institutionnel ; les activités extérieures peuvent être des ressources majeures ; le recours au temps partiel est paradoxal : souvent souhaité, il n’est pas toujours une ressource pour durer. Les trajectoires et le milieu de travail des enseignants jouent un rôle décisif, ce qui incite à développer l’enquête dans ce sens.

Ces deux enquêtes montrent une socialisation professionnelle réticulaire, dans plusieurs mondes et plusieurs temporalités, qui a un effet formatif tout au long de la vie professionnelle, ne se réduit pas aux apprentissages institutionnels et interroge le fonctionnement de l’institution et l’organisation locale du travail.

Quatre thèses en cours (dir. F. Lantheaume) sont liées aux recherches sur la construction et l’évolution de la professionnalité des enseignants et : Thierry Bouchetal, Dominique Zambon, Vincent Laclau, Céline Blanès-Maestre (codirection de thèse avec Luc Ria, ENS).

Un ouvrage franco-allemand dans la suite du projet ANR est en cours d’élaboration (à paraître en 2015).

L’enquête sur l’incidence des TICE sur les professionnalités enseignantes montre de plus que la professionnalité, construite en lien avec la "forme scolaire", est interrogée par l’usage des TICE qui apparaissent comme un environnement flou et non normé, remettant en question cette forme scolaire. Des "glissements" successifs et cumulatifs sont observés : dans les rôles (enseignant / tuteur / pilote d’activité, etc.) et dans les finalités pédagogiques (restitution de savoirs versus garant du savoir produit par les apprenants). Ces "glissements" s’inscrivent dans des dynamiques de changement dans la continuité (Lantheaume & Simonian, 2012), mais aussi dans des tensions entre l’héritage (patrimoine professionnel) et l’innovation. C’est dans cette tension que se construit la professionnalité, par une renormalisation du travail. Cette dynamique est cependant entravée par l’absence de reconnaissance et de normes institutionnelles.

Le travail sur la "pensée critique" des enseignants a été réalisé au cours d’un Standing Working Group de l’ISCHE. Distinguant la pensée critique des enseignants de celle du corps enseignant, ce qui est de l’ordre d’une pensée de ce qui est de la vulgate, les travaux ont mis en évidence plusieurs types de discours critiques émanant de différents groupes : organisations politiques et syndicales, enseignants et enseignants-chercheurs, praticiens, auteurs extérieurs au milieu. Ces critiques portent sur les finalités de l’enseignement (buts, publics, objets), son organisation et ses méthodes. Deux ouvrages sont en préparation : l’un en langue espagnole au Mexique, parution mai-juin 2014 (voir ci-dessus) ; l’autre aux PURH parution en 2015. 4 thèses sont en cours.

S’agissant de la professionnalisation des magistrats stagiaires en juridiction, la recherche conduit à une remise en question du modèle pédagogique de l’alternance dite intégrative : même en cas d’alternance "juxtapositive" les effets de professionnalisation sont effectifs et semblent comparables. Elle met en évidence une dynamique de "didactisation du travail" qui favorise les effets d’apprentissage par l’analyse des tâche confiées aux stagiaires (définition, contraintes, formats...). Elle montre également le rôle de l’imitation et de la répétition dans les processus d’apprentissage des stagiaires. Ce travail a permis de construire et définir quelques notions comme : "charge de l’apprentissage", "conflits de modèles", "pluriadressage des actes et des discours", "organisation de l’effacement du maitre de stage" et l’émergence d’un modèle des pratiques de tutorat comme combinaison "dire/faire". D’un point de vue théorique, ces éléments ont permis un regard critique sur les modèles de l’alternance et de la professionnalisation. Ils ont conduit à une mise en cause de la notion de compétence dont un réexamen semble indispensable, en relation avec le terme de norme et normativité, comme le propose un des axes transversaux du prochain programme.

Enfin, l’analyse de maquettes de masters professionnels (de la santé, du social et de la formation) montre que le modèle de professionnalisation ne correspond pas au modèle professionnel des grandes écoles identifié par Lemaître (2011) et fait apparaître l’importance de la culture locale. Dans les maquettes et les discours d’acteurs, il y a une absence de clivage entre les aspects théoriques et pratiques de la formation.

La question de l’évolution professionnelle dans la durée s’avère être un sujet à fort enjeux professionnels pour les enseignants et les cadres de l’éducation nationale, en lien avec des politiques éducatives modifiant les conditions d’exercice. L’approche située des processus de professionnalisation et de construction de la professionnalité incite à mieux distinguer les deux concepts, à les aborder de façon diachronique, à approfondir les effets des relations professionnelles et des trajectoires individuelles

Chercheuse invitée en 2014, Erzébet Jarmai, MC à la Faculté d’Administration Zalaegerszeg (à Zalaegerszeg), a contribué à l’analyse des données d’une enquête en maternelle et a présenté les résultats d’une enquête en Hongrie à propos des effets sur les enseignants de la politique de fermeture de lycées.